Dans L'Express du 9 octobre 2003, le Professeur Marcel Rufo répondait à une interview où il précisait "Je suis en plein combat avec mes consoeurs Edwige Antier et Christiane Olivier, qui tiennent des propos bizarres : il faut allaiter son bébé jusqu'à 1 an. Moi, je crois qu'au 3e mois on peut le mettre à la crèche et reprendre le travail" (à visualiser dans son intégralité sur le site de L'Express). Le président de la CoFAM, le Dr Marc Pilliot, répond au professeur Rufo dans une lettre ouverte largement diffusée dans la presse écrite :

Monsieur,

Généralement, j'aime bien votre faconde et votre verve provocante. Et c'est pour cela que nous vous avions invité à Lille en mars 2000 pour un congrès de L'ENVOL.

Aujourd'hui, je vous écris en tant que Président de la CoFAM, un regroupement de toutes les associations françaises pour l'enseignement et le soutien de l'allaitement maternel. Nous sommes tous très choqués par vos propos récents dans l'Express : " Un sein qui allaite n'est pas un sein sexué. Lorsque la maman recommence à avoir des relations sexuelles, elle ne peut pas allaiter et se faire caresser un sein ". Et vous suggérez d'arrêter le sein dans le courant du 3ème mois.

D'où sort donc cette idée que le rapport sexuel entre l'homme et la femme décide du sevrage de l'enfant ? Le sein nourricier et le sein sexué ne se contredisent pas : ce sont deux fonctions qui ne se font pas dans le même temps. En Suède, plus de 50 % des femmes nourrissent au sein au-delà de 6 mois. En Norvège, elles sont 80 % à le faire à 6 mois, et 36 % à un an. En Grande-Bretagne, 13 % des femmes allaitent encore à 9 mois ! A vous écouter, toutes ces femmes-là, qui vivent dans notre culture occidentale, seraient névrosées et n'auraient pas de sexualité ? Allons donc ! Vos propos sont démesurés, sans nuance et surtout sans fondement.

Plus loin dans vos propos, les bras m'en tombent : vous signifiez à l'enfant que " les seins sont des jouets pour papa et maman, et lui il a sa voiture ". Quelle piètre idée de la femme vous communiquez à cet enfant ? Pauvres seins qui seront plus tard brusqués comme le sont souvent les petites voitures des bambins ! Et si l'enfant est une fille, quelle piètre idée vous lui donnez de sa future féminité ?

Je comprends que vous vouliez déculpabiliser les mères qui utilisent le biberon et je suis en plein accord avec vous lorsque vous dites : "une femme qui refuse d'allaiter, on doit la respecter". Mais est-ce donc une raison pour culpabiliser la femme qui allaite ?

En France, il n'y a pas de " culture " de l'allaitement, y compris chez les professionnels de santé. Trop de femmes sont mal informées ou découragées d'allaiter à cause du manque de soutien et du manque d'informations justes et objectives. Déjà les jeunes mères perdent confiance dans leurs capacités et dans la physiologie à cause d'une médicalisation souvent abusive de la grossesse. Elles perdent encore plus confiance en elles quand elles " ratent " leur allaitement : elles se croient responsables, alors que c'était les informations autour d'elles qui étaient erronées. Avec vos propos, vous les culpabilisez un peu plus.

Alors de grâce, revenons à des choses simples, sans passion et sans projection personnelle :

L'allaitement maternel au sein est un sujet de santé publique, tant les bienfaits pour l'enfant et pour la mère sont importants et "scientifiquement " prouvés. C'est pourquoi l'OMS " recommande une alimentation au sein exclusive pendant 6 mois, puis l'introduction d'aliments complémentaires avec la poursuite de l'allaitement jusqu'à 2 ans ou plus " (54ème Assemblée mondiale de la Santé). La plupart des Sociétés de Pédiatrie dans le Monde ont adopté ces recommandations. En France, l'ANAES a étudié la mise en ¦uvre de l'allaitement maternel et sa poursuite exclusive jusqu'à au moins 6 mois.

- Par ailleurs, replaçons l'allaitement maternel dans un contexte plus global de norme biologique et anthropologique. Comme l'écrit Mr le Professeur SOULE, " l'allaitement au sein constitue une fonction humaine essentielle qui a assuré la pérennité de l'espèce et qui engage profondément la mère dans une relation très particulière à son nourrisson, avec une part biologique et instinctuelle fondamentale. Décider de s'en priver, d'en priver le bébé n'est donc pas aussi anodin ou atonal que certains le disent.

[... ...]. Ne devons-nous pas considérer l'allaitement au biberon comme une situation expérimentale ?"

  • Le lait artificiel est déchargé d'une part des interactions biologiques et fantasmatiques qu'offre l'allaitement maternel au sein.
  • Le sein appartient à la mère et c'est à elle à décider du sens qu'elle lui donne et à qui elle veut bien l'attribuer.
  • Enfin, le rôle du soignant est d'aider, d'accompagner, et non pas de juger.

Dans l'espoir de vous avoir fait pressentir le sens de mon indignation, et avec mes remerciements pour votre bienveillante attention, je vous prie de croire, Monsieur, à l'expression de mes respectueuses salutations.